PRECIS DE
THEATRE
- L'acteur
ne doit pas faire d'exercices quels qu'ils soient, pas
d'échauffement, pas d'assouplissement, pas de quoi
que ce soit...
- Il n'est pas
nécessaire d'être devant un public pour faire
du théâtre.
- Il faut aimer
l'arbitraire d'une règle idiote.
- Il faut faire
semblant de tout.
- Il faut plaire
à tout prix ! Mais à qui ?
- Le poète
véritable ne doit penser qu'à partir de ses
propres a priori.
- La forme n'est pas
nécessaire et pourtant elle est tout. Il faut adopter
une attitude puriste, c'est-à-dire attendre que la
forme parfaite descende du ciel et en ce cas on ne fait rien
du tout. Cette attitude n'est pas stupide ( voir : Wu
Wei).
I.
GENERALITES
1) Que faut-il pour
faire du théâtre?
(Travail sur le
personnage - Le travail à la table - L'utilité
d'un conseiller - Le choix des mots - La cour et le jardin -
Un peu de mnémotechnique - Où doit être
placé le mur du fond - Les pièges de la langue
française - Du par coeur - Une soirée à
Bagneux)
Il faut des planches
de bois que l'on met sur des sortes de cairons. Les cairons
sont très pratiques car comme ils sont fait
industriellement, ils ont sensiblement les mêmes
dimensions. Il faut bien caler les planches pour qu'elles ne
bougent pas trop lorsqu'on marche dessus, car il est
très gênant lorsqu'on joue la comédie,
d'avoir un plancher qui tangue. Le spectateur ne comprend
pas pourquoi le personnage qu'il a devant lui
trébuche sans arrêt. Cela peut amener de la
confusion dans l'esprit du spectateur.
Mais tout
dépend du personnage (entre parenthèses) que
l'on a décidé d'interpréter. Evidemment
s'il s'agit de quelqu'un qui doit avoir une bonne assise, le
mauvais arrangement des planches peut être
gênant, mais ce n'est pas toujours le cas, en effet il
peut arriver que le personnage qu'on ait en vue
d'interpréter soit un soûlard, ou un être
distrait ou bête qui a envie de faire rire, par
exemple, auquel cas le mauvais arrangement des planches peut
être un atout supplémentaire. Il est donc
important avant de mettre en place les planches de bien
savoir ce que l'on a l'intention de mettre en
valeur.
C'est pour cela qu'il
peut être utile, avant de se mettre dans l'idée
de construire un théâtre, de faire ce que l'on
appelle dans le jargon du métier, un travail à
la table. Il y a plusieurs travaux à la table
possibles. On peut prendre une table et monter dessus pour
s'en servir d'endroit surélevé ce qui nous
fait retomber dans le problème
précédent, une table aux pieds non
égaux... etc., etc. On peut aussi, mais il faut
être plusieurs, décider que l'on s'assied
autour de la table avec une brochure, chacun doit avoir la
même brochure, c'est très important, sinon il
peut en découler des malentendus, et on se met,
à plusieurs, insistons bien, à parler du
contenu de la brochure. Chacun décide de la
réplique qu'il veut énoncer à haute
voix... En général il est mieux que chaque
personnage (un personnage c'est ce qui est marqué en
majuscules, parfois en caractères gras et qui se
rapproche le plus d'un nom propre, exemple : Maurice, mais
ça peut être aussi Le Monsieur, tout
simplement) soit suivi dans ses différentes
répliques par une même personne autour de la
table, il faut aussi qu'il y ait quelqu'un qui soit aussi
autour de la table et qu'on appelle un conseiller, qui lui,
par contre, ne doit pas lire les répliques, mais il
peut, s'il veut, et s'il insiste, lire ce qu'il y a entre
les répliques, par exemple : «Noir» ou bien
: «Rideau» ou bien : «Ils sortent». Ce
qui veut dire que les gens qui viennent de parler et qui
sont sensés dire les répliques des personnages
de la brochure sortent, mais il ne faut pas que les gens qui
lisent sortent si le conseiller dit : «Ils
sortent». C'est ce qu'on appelle une
convention.
On voit bien donc que
par ordre d'importance ce qui précède le
travail à la table et même la construction du
théâtre c'est le choix des mots qui vont
être prononcés par les gens. Pour ce faire il y
a plusieurs méthodes ; on peut aller dans des
librairies et parfois dans un coin, il y a un rayon
Théâtre, on demande à la dame où
est le rayon Théâtre et on achète un
livre qu'on aura feuilleté avant, debout... en
commençant par la fin, car il n'est pas besoin de
s'engager dans une histoire qui finirait mal et
déplairait aux éventuels spectateurs, mais on
en est pas encore là... Autre méthode, on peut
s'asseoir à la table (on prend la même dont on
parlait plus haut) et on prend du papier, mais où il
n'y a rien de marqué dessus et on écrit ce
qu'on veut. En prenant bien soin d'arranger les choses de
manière à ce qu'on puisse croire qu'il y a
plusieurs personnes qui parlent. Exemple : on ajoutera
Maurice, ou L'homme, ou Eva au milieu d'une phrase. Il faut
penser à mettre aussi des phrases entre
parenthèses pour que le conseiller puisse avoir un
peu quelque chose à lire, sinon, il s'enfuit et c'est
très mauvais signe. Par exemple : le
déjà nommé : «Ils sortent»,
ou bien : «Par une nuit glaciale».
Il y a aussi
l'histoire qui fait un bel effet qui est l'histoire de la
cour et du jardin. On peut donc mettre de-ci de-là :
«Ils sortent au jardin», ou bien : «Ils
sortent à la cour». Ça peut
paraître bizarre et pourtant cela a une signification
et même si on raconte une histoire qui se passe sur un
bateau, eh bien il faut bien marquer : «Ils sortent
à la cour» et non pas : «Ils sortent
à bâbord.
Il faut aussi par
exemple savoir que lorsqu'on est sur les planches c'est
comme sur un bateau, mais les noms changent. Si vous avez le
public dans le dos votre coeur se trouve du
côté du jardin, c'est facile à retenir.
Et ce qui est amusant à constater c'est que
même si un soir il vous arrive de jouer et qu'il n'y
ait pas de spectateurs, eh bien la cour se trouvera toujours
au même endroit, car c'est facile à retenir
puisque c'est de l'autre côté du coeur quand
les spectateurs sont derrière même s'il n'y en
a aucun. Pour simplifier ce repère
mnémotechnique qui est somme toute assez fondamental,
on adosse la scène de théâtre à
un mur qu'on appelle le mur du fond... Il est à noter
qu'avant de mettre la scène devant ce mur, le mur
n'était pas du tout un mur du fond. Il le devient,
après la mise en place de la scène. La
scène étant bien entendu, j'insiste, l'endroit
qui sera un peu plus élevé que le reste de la
pièce où l'on a décidé de faire
du théâtre.
Mais la langue
française recèle certains pièges qu'il
faut apprendre à éviter quand on fait du
théâtre. Le mot pièce par exemple peut
avoir plusieurs sens :
- une pièce
où l'on fait du théâtre,
- une pièce de
théâtre,
- une pièce
pour aller au théâtre,
- une pièce
pour nettoyer le théâtre.
Bien que
s'écrivant strictement de la même façon
ces pièces-là ne veulent pas dire la
même chose. Et il s'ensuit une confusion certaine
quand on a à entendre une phrase telle que :
Donnez-moi une pièce pour acheter une pièce
pour nettoyer la pièce où je vais monter une
pièce!
Disons que c'est le
principal piège qu'on peut rencontrer avec le mot
pièce, il suffit donc d'apprendre par coeur cette
phrase et nous n'auront plus à nous en
soucier.
Mais sans m'en rendre
compte je viens d'employer une expression qui est
peut-être inconnue à certains d'entre vous :
apprendre par coeur. Qu'est-ce que cela veut
dire?
C'est une expression
qu'on emploie beaucoup dans le métier du
théâtre mais personne ne sait ce que cela veut
dire! Mais il faut l'employer tout de même, par
exemple : «J'ai eu beaucoup de mal à apprendre
par coeur» ou bien «J'aime bien apprendre par
coeur».
Souvent lorsque vous
avez décidé de faire du théâtre,
une fois votre travail terminé quelqu'un se glisse
dans votre loge, il faut absolument avoir une loge, à
la limite c'est plus important qu'autre chose la loge, donc
cette personne que vous ne connaissez absolument pas, vous
apostrophe et vous dit : «Comment faites-vous pour
apprendre tout ça par coeur?». Là il faut
lui répondre le plus évasivement possible, par
exemple vous pouvez répondre : «Mais moi je
n'arriverais pas à marcher avec les pieds que vous
avez!» En général la personne s'en va ou
parle tout de suite d'autre chose. On peut en déduire
qu'il y a une confrérie de gens, venant d'horizons
totalement différents qui essayent de savoir si vous
faites partie de leur confrérie! Leur mot de passe
doit être ce drôle de : apprendre par coeur, qui
ne veut rien dire. C'est ce que j'en
déduis.
Il m'est arrivé
à Bagneux, un soir de décembre, une histoire
de cette sorte : une femme très belle est venue me
voir dans ma loge après le spectacle et a
commencé à me parler en langage codé,
ça a duré toute la nuit, ça a
même fini dans un hôtel. Je tiens à
signaler que le langage codé que cette
confrérie utilise, ne comporte pas que des mots ou
expressions. Il y a aussi un ensemble de mouvements
spéciaux, sorte de gymnastique sûrement
d'origine vaguement hindouiste.
2) Comment faire
parler un mime.
3) Quelques trucs pour
avoir le trac.
4) Ce qu'il ne faut
pas oublier de faire lorsqu'on a un trou.
5) Huit mille cinq
cents conseils pour fortifier sa mémoire.
6) Quelques
idées de cadeaux (pour une première, une
dernière, un simple filage, une cinq centième
représentation... etc.).
7) Comment
reconnaître une matinée. Et une
soirée...
8) A quelle heure doit
arriver au théâtre un acteur. Et un metteur en
scène. Et un auteur. Et un spectateur. Et un
pompier.
9) Le comique chez
Racine.
10) Le suicide :
ressort comique.
II - BREF
RECAPITULATIF DE L'HISTOIRE DU THEATRE JUSQU'A NOS
JOURS.
III - LES
PRINCIPALES TENDANCES THEATRALES DANS NOTRE MONDE
ACTUEL.
IV - A QUOI
SERT UN AUTEUR VIVANT.
V-
CONCLUSION.
Paru dans la revue
PROSPERO N°2- Juillet 1992
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Corps de
métier
Comment
j'écris?
- Je note ce que
j'entends.
- Où
l'entends-je?
- Dans ma
tête...
- Ce sont des
voix?
- Oui!
- Donc ce sont des
gens qui parlent?
- Non, c'est toujours
la même personne...
- C'est
moi?
- Oui, mais avec en
plus d'autres?
- Puis-je
préciser?
- ... avec en plus
d'autres moi(s)...
- Ce moi, dont je
parle, est-ce que je pourrais le décrire?
- Difficilement, parce
que je l'entends, mais je ne le vois pas, enfin, pour
chercher un peu plus profondément et pour jouer sur
les mots, puisque c'est de ça qu'il s'agit, je serai
tenté de dire que : je le voix!
- Avec les
oreilles?
- Non, avec les yeux,
mais tournés vers l'intérieur...
- Comment ça,
les yeux tournés vers l'intérieur?
- Oui, eh bien,
lorsqu'on tourne les yeux vers l'intérieur, il doit
se passer une chose bizarre qui fait que les yeux deviennent
des oreilles, mais si ça paraît étrange
comme ça au premier abord, je pense qu'on peut en
avoir une petite idée en s'imaginant que lorsqu'on
tourne les oreilles vers l'intérieur, eh bien, on
voit... et ça c'est un phénomène que
l'on peut facilement vérifier...
-
C'est-à-dire...
- Eh bien, par
exemple, vous entendez un train qui passe au loin, bon. Si
vous êtes chez vous, par exemple et que vous entendez,
un train qui passe au loin, vous vous dites
intérieurement, tiens, bon, un train passe. C'est une
information qui vous arrive et tout de suite, par exemple,
vous en déduisez certaines choses qui sont de l'ordre
du quotidien : «Le vent s'est levé», parce
que le bruit du train vous apparaît plus proche que
lorsqu'il n'y a pas de vent... Ce sont des sensations
physiques, mais vous pouvez aussi passer à un autre
genre d'informations... et c'est là que vous
voyez...
- ...qui
sont?
- Eh bien, vous
commencez à voir ce train et puis à penser
qu'il y a des gens dedans... bien sûr le
conducteur, au minimum le conducteur, même si c'est un
train de marchandises il y a au moins un conducteur, et ce
conducteur, il a quelque chose de spécial,
sûrement. Il a par exemple, une femme qui l'attend
chez lui : est-ce qu'il va chez lui, ou bien est-ce qu'il
s'éloigne de chez lui... et dans ce cas : est-ce
qu'il n'y aurait pas quelqu'un qui ne serait pas sa femme,
et qui l'attendrait aussi? Un type attendu à deux
endroits différents, ou bien quelqu'un qu'il va
rencontrer à cette étape, peut-être par
hasard, et qui à ce moment-là ne sait pas
encore qu'il va le rencontrer, et ils vont faire quelque
chose ensemble. Quelque chose qui sera peut-être
anodin, apparemment, ou peut-être exceptionnel,
apparemment aussi... Et là... encore... je parle
d'un train de marchandises, mais on peut s'imaginer ce que
ça peut donner avec un train de voyageurs, tous ces
gens... et puis même parfois... des gens,
même... aussi... dans des trains de
marchandises... et c'est l'horreur...
- C'est de
l'imagination?
- Je ne sais pas ce
que c'est, non, pas de l'imagination parce qu'il y a ce
morceau de mots (image) qui ne colle pas, parce que
ça renvoie aux yeux... et dans tous les cas ça
ne va pas... ça ne passe pas spécialement par
les yeux... ça passe par tout le corps... il faudrait
inventer un terme (la «corpsination») qui
renverrait à ce qu'on appelle l'incarnation, au sens
d'incarner un personnage, qui ferait penser à un
ongle incarné, qui renverrait à la
douleur...
- Je souffre
donc?
- Oui, mais je
suppose, un peu comme tout le monde, simplement au moment
où j'écris j'évacue cette souffrance et
ça devient du plaisir...
- Aussi simple que
ça?
- Enfin, presque,
c'est dans le «ça devient» que ça se
passe... Ça devient ou ça devient
pas!
- Là est la
question!
- Facile!
- On est entre nous,
on peut un peu rigoler!
- Pauvre
type!
- Tu t'es pas
regardé!
-
Toi-même!
- Bon
reprenons...
- Qui c'est
lui?
- Qu'est-ce que vous
foutez-là ?
- J'étais dans
un train, je regardais le paysage, la nuit, les
lumières... rien... impossible de dormir... je me
tournais et retournais dans ma couchette... alors je suis
sorti dans le couloir pour fumer une cigarette...
- Oui, d'accord! Eh
bien, ne me dérangez pas, je suis en discussion avec
moi-même...
- Comme ça,
assis par terre, dans un soufflet entre deux
wagons?
- Comme je veux, je
fais comme je veux!
- Vous voulez une
cigarette?
- C'est pas de
refus...
- Vous discutiez de
quoi?
- De comment
j'écris...
- Et alors
comment?
- Je sais pas, comme
ça, entre deux wagons, vous l'avez dit, dans un
soufflet...
- Vous allez
où?
- Au
terminus!
- Comme
moi!
- Bon, vous permettez,
je reprends le cours de ma discussion.
- Je vous en prie...
De toute façon, je peux pas dormir, ça va me
distraire!
- Il se tait
là, le voyageur!
- Je dis
rien... j'écoute... allez-y... ça va
me distraire... j'aime bien entendre parler les
cons...
- Putain! je lui fous
un taquet!
- Laisse
tomber... il a le cerveau malade...
- Vous pouvez pas
rester entre les deux wagons, là, vous voyez pas que
vous gênez?
- Qu'est-ce qu'on
gêne? Y a personne...
- Mais si des gens
veulent passer...
- Oh! mais merde! dans
les toilettes... viens, je vais dans les toilettes...
On sera plus tranquille...
- Ça
pue!
- Ça pue, mais
on est tranquille! Reprenons! Cette souffrance dont je
parlais et qui s'évacue et ça devient (ou
ça devient pas) du plaisir, ce serait ça
écrire?
- Oui, j'ai froid au
cul! Toujours peur qu'il y ait un truc qui sorte des
chiottes et qui me mange les couilles!
- Quelle
odeur!
- Une
infection!
- Vous pourriez fermer
la porte quand vous êtes aux toilettes!!!
- Mais elle est
fermée...
- Eh bien, ça
passe à travers, dites donc! Vous êtes
fortiche!
- Depuis tout
petit!
-
Reprenons!
- Je sais plus
où j'en étais!
- Au début,
reprenons par le début!
- Le début? le
départ... c'est le texte que j'ai écrit sur
les
histoires de Charlot...
- Qu'est-ce que c'est
ça?
- Oui, en fait, non,
bon... le vrai début, c'est le cahier, le petit
cahier... où j'ai appris à
écrire... ça commence par une ligne de
p... toute une ligne de p... et puis une ligne de
a... et puis une autre ligne de p et encore une ligne de
a... et après une ligne de papa... C'est mon premier
cahier... je l'ai encore... il faudrait que j'en fasse faire
une photocopie... comme ça on verrait bien la
souffrance... j'arrive à la fin de la ligne, je suis
épuisé... On sent l'épuisement...
Je devais avoir quatre ans...
- Oui, mais là,
je remonte trop loin...
- Ben oui, mais c'est
écrire, déjà...
- Oui, mais pour le
théâtre... pourquoi du
théâtre?
- Pour le dire... Je
n'ai pas commencé à écrire du
théâtre... j'ai commencé à
écrire ce que j'allais dire sur une
scène...
- Parce que j'avais
envie d'être sur scène?
- Oui... ça me
plaisait de me faire remarquer... et puis de faire rire...
j'aimais faire rire les gens... c'était comme une
excitation folle, moi-même de rire du fait de faire
rire les gens... C'était vivre, ça! une
pulsion dévorante! faire rire les gens... les gens
que je connaissais... et en plus les gens que je ne
connaissais pas... du coup ils devenaient des gens que
je connaissais, ou plutôt qui me connaissaient... Je
voulais être connu!
- Et tout ce que j'ai
réussi c'est d'être connu dans le
théâtre!
- Pourquoi j'avais
envie d'être connu?
- Il me semblait qu'en
étant connu, j'aurais plein de choses que je ne
pouvais pas avoir!
-
C'est-à-dire... je sais pas, tout ! de l'argent, des
femmes, du plaisir, aller au restaurant, inviter tout le
monde, être heureux, avoir plein d'amis, voyager,
qu'on dise de moi, c'est quelqu'un de bien... il est connu,
comme quelqu'un de bien... il fait rire... faire du
cinéma... être invité partout et
puis qu'on me demande mon avis... Qu'on me demande des
conseils... et puis que je dise d'après moi, il
faudrait faire, ça, et puis ça... recevoir des
coups de téléphone, ne pas s'ennuyer, ne
jamais s'ennuyer, je pensais que quand on était connu
on ne devait jamais s'ennuyer, que c'était quelque
chose de pas possible...
- Et alors j'ai
écrit pour ça!
- Oui, oui, pour
ça... parce qu'il fallait bien que j'organise ce que
j'allais dire sur scène... mais au même
titre qu'il fallait que je m'occupe des costumes, de la
lumière, de la location de la salle, de la
publicité...
- Ça
participait du même mouvement?
- Oui, je
fonçais tête baissée, sans me
préoccuper de quoi que ce soit...
- Et après il y
a eu le déclic...
- Oui, le jour
où j'étais en coulisse et où j'ai
entendu les spectateurs rire de quelque chose que j'avais
écrit et qui était dit par Charles Bonnal qui
jouait un rôle que j'avais rajouté au dernier
moment... Le déclic! merde... il y avait du
plaisir aussi là-dedans... pas seulement de
faire rire en direct les gens, mais aussi, du plaisir
à donner les moyens à quelqu'un
d'éprouver ce plaisir-là! Le plaisir de
l'auteur! Un plaisir subtil, raffiné... à
double détente... dangereux parce que très
difficilement maîtrisable... sujet au ratage mais qui
lorsqu'il est réussi est sans égal, parce
qu'il est en dehors de moi... à ce moment
précis je n'effectue plus rien...
- Je suis comme le
spectateur!
- Oui, comme le
spectateur, mais de moi-même!
- C'est-à-dire
que je retrouve la position première, celle du moment
où j'ai commencé à écrire,
où j'ai commencé à être
spectateur de cette scène qui se passe dans ma
tête et dont j'entends les voix que je
note...
- Mais entre temps,
c'est passé par «l'incarnation», les corps
des acteurs... la sueur, le sang, la merde, les larmes, la
poussière, les fumées, les
particules...
- Il y a eu de la
vie...
- Oui, c'est
ça... il y a eu de la vie... je cherchais
le mot... la vie...
- J'étais
absent et il y avait de la vie...
- Il n'y a plus de
papier...
- Sortons, de toute
façon, c'est là que je descends...
- Toujours là,
le voyageur?
- J'ai entendu,
à travers la porte, c'était
intéressant...
- Poussez-vous, il
faut que je descende...
- Vous n'attendez pas
que le train s'arrête?
- Non, c'est
là, mon terminus! Je suis obligé de
sauter!
- Pourquoi?
- Il n'y a plus de
papier!
- Merde, il a
sauté, le con!
Paru dans la revue
Prospero n°8 - Juillet 1996