Poeub !

 

 

«Poeub, histoire irlandaise où la conquète d'un comptoir vire à une conflagration quasi mondiale»

Alain Dreyfus - Libération

«L'exercice du texte pur privilégie les comédiens aguerris à l'art très particulier de la lecture. Il y faut une générosité sans faille, la capacité de mener le double jeu de la feuille tendue et de la voix tenue. Celui de ne glisser qu'une jambe dans la peau du personnage tout en traînant sa dépouille, comme s'y amuse Grégoire Oestermann, patron du Poeub de Serge Valletti, Diogène ubuesque toujours entre deux ivresses, à la tête d'une soixantaine de comparses tirés du même tonneau.»

Jean-Louis Perrier - Le Monde

«Poeub, c'est l'histoire débridée d'un patron de café irlandais qui tue le chef de la police locale, devient son remplaçant, se lance dans une conquète territoriale calamiteuse et revient at home, piteusement vêtu d'un tonneau, pour devenir bouffon dans son ancien bistrot. Raconté ainsi, ça a l'air plutôt loufoque... et ça l'est vraiment ! Valletti est le digne héritier d'Alphone Allais, de Raymond Queneau et d'Eugène Ionesco. Un auteur atypique, cocasse et inventif, qui désarticule le langage et dit tout et son contraire à la fois.»

Gérard Charut - L'Est Républicain

 

LE PRINTEMPS - L'INVENTAIRE

Dans le Poeub

GLOBUL. - En viande, en viande, il m'en manque encore combien? Cent-vingt...!!! je les commande par douze, moi, et chaque fois il m'en remet pas deux en plus, et pourquoi? A côté il en remet douze en plus, alors à ce compte, c'est normal, qu'est-ce ce que vous en dites...? Et pour les boissons, c'est kif-kif-pareil-au-même! Il faut que je le dise ça...

CLIRQUETTE. - Bien sûr!

GLOBUL. - En plus, ça fait trois jours qu'ils sont en retard, si on refait le compte...

CLIRQUETTE. - Bien sûr...

GLOBUL. - ...après ça moisi, ils le savent, je leur ai dit... Ça moisi!

CLIRQUETTE. - Ça moisi même derrière aussi... Ils achètent on ne sait où... A ce rythme!

GLOBUL. - Bien sur...

CLIRQUETTE. - En plus, c'est pas comme dans le temps...

GLOBUL. - Mais non...

BJAK. - Dans le temps... ils te sortaient toute la livraison, ils te l'étalaient sur le trottoir et tu pouvais compter tranquillement, et si ça n'allait pas, eh bien tu n'avais qu'à refaire les comptes, le soir, et le lendemain, ils te reprenaient le tout... mais maintenant...!!!

GLOBUL. - Maintenant ils te mettent tout en tas sur le trottoir, mais bien emballé, et si tu l'ouvres, tu déchires tout et tu l'as dans l'os...

BJAK. - Tu l'as dans l'os...

GLOBUL. - C'est ce que je dis...

BJAK. - Tous les jours, même tous les jours...

GLOBUL. - C'est ce que je dis!

BJAK. - Tous les jours...

CLIRQUETTE. - Faudrait re-cocher tout en travers, mais on a plus le temps...

GLOBUL. - C'est aussi une question de confiance!

CLIRQUETTE. - Tu parles, c'est ce qu'ils disent!

GLOBUL. - Mais oui!

CLIRQUETTE. - Mais sauf que si on le fait pas... c'est quelque chose, qu'on fait encore la confiance, mais le reste, bonsoir... C'est ce qu'ils disent... et après derrière, ça moisi... ça moisi tout...

GLOBUL. Non mais y a des fois où tout de même!

CLIRQUETTE. - A qui vous le dites!

GLOBUL. - En plus, encore en plus... le soir, toi, tu n'as qu'une envie, c'est de tout nettoyer et puis de monter te coucher et pas de recompter tout... 

HERNILG. - A ce compte...

GLOBUL. - Bien sûr...

HERNILG. - Et le matin, c'est la même chose...

GLOBUL. - Bien sûr...

HERNILG. - Allez, moi, je monte, ils auront qu'à me prévenir quand ils seront arrivés...

GLOBUL. - C'est ça!

HERNILG. - Je me replonge dans mes habitudes, c'est le mieux, en attendant c'est le mieux...

GLOBUL. - Mais oui, vous avez raison!

HERNILG. - C'est ce que je dis...

GLOBUL. - Vous n'avez qu'à vous replonger dans vos habitudes.

HERNILG. - C'est exactement ça!

GLOBUL. - ...et pas de plus!

 

Beaucoup plus tard et après de terribles aventures Globul erre au milieu de la guerre qu'il a déclenchée.

 

Sur le parking d'une autoroute où ne passent à pied que des groupes de réfugiés

GLOBUL. - Attendez-moi, attendez-moi... et alors? Vous dites que vous y allez et puis vous ne m'attendez pas...

NORDINN. - Ils sont partis devant!

GLOBUL. - Arrêtons nous... Voyez pas que j'ai ma jambe qui commence à enfler!

NORDINN. - C'est le poids du corps... C'est rien... Ça arrive, mon Dieu, dans quel état vous êtes! Écoutez, vous m'attendez là, vous, je vais les rejoindre... Ils vont à une vitesse... et je reviens pour vous faire aider, il faudrait trouver des gens... d'accord?

GLOBUL. - Non, non... s'il vous plaît, ne me laissez pas... Qu'est-ce que j'ai fait...? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi je me déforme tout, la jambe et le reste... Ça va remonter! Regardez, ça continue...  Ne me laissez pas...!

NORDINN. - Ah! mais ne me tenez pas comme ça...

GLOBUL. - Je vous en supplie, ne me laissez pas seul, j'ai besoin de votre aide... Je ne vous ai pas aidé, moi, quand vous étiez dans la merde?

NORDINN. - Mais non, pas du tout... vous ne m'avez même jamais payé un coup à boire... alors que vous aviez des stocks et des stocks... Et vous croyez quoi? Mais ce n'est pas une raison... Vous me tenez là, aussi... C'est les autres qui sont dégueulasses de s'enfuir comme ça! Mais moi, je reste en arrière avec vous et du coup je me coltine vos réflexions... Mais là n'est pas la question!

GLOBUL. - Vous avez raison... C'est bien, c'est bien ce que vous dites... J'aimerais parler comme vous avec votre science...

NORDINN. - Oui, on sait... On sait... Vous essayez de me flatter et c'est tout ce que vous faites... Mais dès que vous irez mieux vous vous remettrez à faire le joli coeur... à ne payer des coups qu'aux belles filles qui passent et pas plus...

GLOBUL. - Mais pas du tout, mais pas du tout... je ne suis pas comme vous dites... Aidez-moi... Là, tenez, regardez, ça va déjà un peu mieux... C'est de parler, ça fait oublier les douleurs...  Vous voulez quoi? De m'aider, c'est gentil, merci... C'est terrible de s'endormir comme ça et de plus se souvenir de ce qui s'est passé... C'est une maladie, on me l'avait dit déjà quand j'étais petit : «Monsieur...!» Oh! non, pas Monsieur, le docteur ne m'appelait pas Monsieur, parce que j'étais petit, il me disait...: «Petit, petit, tu es malade...» Voilà ! Et moi, ça me plaisait plutôt... Qu'est-ce qu'il veut encore lui?

CUPERTWIN arrivant et accompagnant un groupe de réfugiés épuisés. et s'adressant à Globul. - Restez pas en arrière, on a besoin de bras... Vous ne serez pas de trop! Avancez aussi...

GLOBUL. - C'est parce que c'est ma jambe...

NORDINN. - Vous fatiguez pas! Il est déjà parti... Mince, les types, ils ont une sacrée santé à courir en avant et en arrière comme ça...

DOPPLER arrivant à contre courant du flot de réfugiés. - C'est par où? Il paraît qu'il faut aider à porter? C'est par là?

GLOBUL. - Oui, oui... vous aussi on vous a dit... Eh bien regardez, aidez-moi... Il paraît qu'il faut aller par là... pour aider des gens, tenez, laissez-moi vous prendre par l'épaule, là!

DOPPLER. - Ce que vous êtes lourd! C'est vous qu'il faut porter? Je ne sais pas, on m'a dit... par là!

GLOBUL. - Oui, oui, c'est moi... Nous allons aider des gens... en attendant, vous êtes bien juste la taille qu'il faut... à deux comme ça, ça soulage mieux ma jambe...

DOPPLER. - C'est une vraie catastrophe tout de même, non?

GLOBUL. - Oh! oui, oui... vous pourriez éviter de me parler dans l'oreille gauche... parce que j'ai eu une primo infection... Non, non, c'est rien... Mais c'est une question de commodité, c'est simple, si vous voulez me parler, tenez, passez de l'autre côté à deux... Ah! c'est mieux... Faites le tour vous aussi...

NORDINN. - Oh! mais bon...  qu'est-ce que vous cherchez, là...? Mais ne fouillez pas dans ma poche... Vous êtes incroyable...!!!

GLOBUL. - Avançons... avançons!

NORDINN. - Maintenant c'est vous qui me parlez dans l'oreille... Moi aussi à ce compte, je vous fais faire le tour...

GLOBUL. - Oui, vous avez raison, c'était mieux de l'autre côté... C'est parce que c'est le sol qui est en pente, alors, c'est bien dans un certain sens, je croyais que vous étiez de la même hauteur, tous les deux, mais en fait... ça ne va pas du tout dans ce sens là... Excusez-moi de vous demander de faire le tour encore une fois... autant pour moi, autant pour moi!

NORDINN. - Faudrait savoir!

GLOBUL arrivant à la hauteur d'un groupe de réfugiés qui attend au bord de la route, manifestement c'est le bout d'une file d'attente dont on ne voit pas le début. - Ah! mais c'est que nous allons aider des gens... Il faut assister à la distribution, les malheureux... Tenez-moi bien fermement... Oui, je vais distribuer moi-même, tiens... ça va aller mieux... Déjà je sens moins ma jambe... et c'est quoi, là...? C'est quoi...? C'est la queue, là...? C'est la fin de la queue, ici...? On est arrivés...? Excusez-moi monsieur, pardon, c'est la fin de la queue là, pour aider...? Mes amis et moi, sommes un peu retard! Il faut s'inscrire où pour pouvoir aider les gens...? C'est ici? Bien... m'a pas l'air très éveillé celui-là, qu'est-ce que vous en dites...? Eh bien ne me regardez pas comme ça... je vous ai tout de même fait arriver à bon port...! C'est quoi le visage rougeaud que vous avez? Je suis si lourd que ça...? Non tout de même... vous n'allez pas me dire que vous êtes déjà fatigués...? Pensez un peu aux autres, mince... petites natures! Tenez, vous pouvez me poser là! Dites, la file, elle est tellement grande qu'on ne voit même pas le début du bout de l'amorce d'une moindre distribution de quoi que ce soit!

 

Pendant ce temps dans un endroit non identifié

 

LE DOCUMENTALISTE. - Bon alors, je marque... Écoutez, ne borborygmez pas dans le fond, là, parce que sinon, je ne peux pas marquer consciencieusement... Où j'ai mis la fiche? La bleue, mince, bon ça c'est les deux premières parties... là, avec l'histoire dans l'hôtel... Non, c'est pas ça... Attendez... Regardez, c'est pas dessous là, c'est quoi...? La citerne... bon, ça on l'a fait... L'enclos, le passage de l'enclos, c'est fait? Ah! non, c'est pas fait? Mince, oui mais c'est ça, c'est juste avant... L'abattoir, c'est fait, puis... Les petites traverses, ça a été fait, les petites traverses? Oui, bon... et ça c'est quoi...? Dites, ça serait pas ça? Voyons... bon, alors... oui, c'est ça! C'était pas bleue en fait, c'était verdâtre, une fiche verdâtre...! Bon... je reprends, alors je marque dessous bon : «Evolution... Thèse de l'évolution...!» On connaît Darwin, et compagnie! On est pas des ânes hein! On connaît, donc pas la peine, d'insister, on n'insiste pas d'ailleurs... On continue, l'évolution... Ça évolue... Les gens se retournent les uns contre les autres, le système, c'est le système... Je reprends...: « Dans un poeub, irlandais, fin avril, début mai... C'est la période de l'inventaire...» Vous suivez là, vous suivez? La principale figure...: «Un type plutôt trapu, avec des grands manteaux d'habitude (mais là, il ne porte qu'une sorte de costume dépareillé, puisqu'il est chez lui...) est en train de faire son inventaire, c'est-à-dire qu'il compte ce qui lui reste comme aliments en tous genres et surtout liquide, et il coche...» Enfin tout le monde connaît le système, c'est le système des inventaires, en vue d'obtenir l'imprimatur, tamponné... «Voilà, où interviennent les tamponneurs et les inspecteurs, dont l'inspectrice, qu'on reconnaît avec ses mèches sur les cheveux, et de fil en aiguille...» ...Les tamponneurs, bien sûr quand ils ont fini leur travail, eh bien, ils vont rapporter leur matériel à leur entrepôt, où ils se font rabrouer eux-mêmes par une cerbère acariâtre...! Bon, jusque là... c'est... et puis après : «On apprend que la Station Sept... Que les Brentanos...!» Et on entre dans le vif du sujet...: «...informé par l'extérieur, un des frères Brentanos (Clarb!) vient assassiner le propriétaire du bar (Globul!) et par maladresse se reçoit lui même la clé à molette etc. etc. sur la tête... et meurt! ...On croit qu'ayant terrassé le tyran !... (Brentanos!) le barman (Globul!) devient principal et fait enfermer toute la famille Brentanos...» C'est simple...! «...et les ennemis du tyran... en profitent pour semer la perturbation et du coup...» ...voilà c'est ça!...: «Catastrophe! le palais présidentiel est pris en tenaille par les émeutiers...!!! On met tout le monde en quarantaine et c'est l'exode, sur les routes des milliers de pauvres hères...» ...«Le loufiat suit le mouvement, dépossédé de ses attributs se retrouve au pied du mur, et c'est là... qu'il arrive à prendre conscience de sa condition...» C'est verdâtre...!!! Après le reste, ben le reste, c'est la suite... Avant c'était du passé, maintenant, c'est du présent, là... en ce moment et puis après, demain, et à partir de cette minute, tout devient du futur, de l'avenir, du destin, qu'on ne connaît pas, jusqu'à un certain point, très connu lui... J'en passe... Je pose mon stylo et je vais faire un tour... parce que c'est là que ça se corse... aussi net...!!!

 

Encore bien plus tard et après d'autres aventures Globul décide de retourner dans son établissement.

 

Près du Poeub, à fin de la nuit

GLOBUL habillé d'un tonneau. - Comment je vais la retrouver, je me demande, et les autres, les affidés, et les petitouts, et le reste, je me demande... On approche, vous le sentez pas qu'on approche?

NORDINN. - Je reconnais le terrain en pente, et puis les panneaux...

GLOBUL. - Qu'est-ce qu'il y a de marqué sur les panneaux?

NORDINN. - Impasse!

GLOBUL. - Ah! ben alors c'est là... Vous comprenez, ils avaient fait faire des panneaux avec marqué: Voie sans issue! Moi, je râlais, aux constructions, j'y suis allé, et je leur ai dit: «Mais c'est pas possible! Vous voulez me faire couler ou quoi...? Comment vous voulez que je travaille avec un panneau devant marqué: Voie sans issue? Les clients, ils font demi-tour recto verso!» C'est la meilleure! Alors j'ai demandé qu'ils me mettent un autre mot... Alors Impasse, c'est quand même mieux!

NORDINN. - Vous trouvez?

GLOBUL. - Oui, ben... Impasse... ça fait quand même mieux! Non?

NORDINN. - Ma foi!

GLOBUL. - Allez, passez devant... qu'avec ce déguisement, autant que je me fasse pas rembarrer tout de suite... L'homme-appelé, qui-revient-chez-lui, après-une-aventure-qui-a-foiré doit avoir une certaine appréhension... et je la partage à l'intérieur de moi-même...

NORDINN. - Oh! là? Quelqu'un?

GLOBUL. - Criez moins fort!

NORDINN. - Il faut bien qu'ils m'entendent!

GLOBUL. - Vous allez réveiller tout le monde!

NORDINN. - Je peux pas crier doucement quand même! Il est fou, lui! Oh! là...

VOISIN A LA FENETRE. - Laissez les gens dormir! Y a des limites, mince...

GLOBUL. - Ça m'aurait étonné que ça se passe calmement, je vous ai dit de pas crier comme un fou!

FEUILLANT devant le poeub, attendant qu'il ouvre. - Qu'est-ce que c'est?

GLOBUL. - J'accompagne un homme qui crie.

FEUILLANT. - Ben, nous les étrangers, ici... vous savez ce qu'on leur fait?

GLOBUL. - Non, non! pensez, vous devez leur faire comme chez nous, non? Vous savez pas chez nous, alors, ce qu'on leur fait... Un: on leur interdit de s'arrêter pour faire leurs besoins... Ils sont obligés de faire le tour de notre quartier. Je suis comme vous, moi, j'aime pas les étrangers... Et deux: à ceux qui s'arrêtent, on les oblige à déclarer leurs antécédents! Alors vous voyez que je connais! Les étrangers, ils ont pas intérêt à nous emmerder chez nous, je comprends bien que vous fassiez la même chose, c'est même logique dans un certain sens!

FEUILLANT. - Oui, ben alors, débarrassez le plancher!

GLOBUL en se mettant dans la file d'attente. - Bien sûr, bien sûr!

GUSTAVE sortant de l'immeuble à côté du bistrot. La file des gens qui attendent l'ouverture du poeub le gêne pour passer . - Putain, je m'en suis mis jusque là! C'est quelque chose, la veuve...! Pardon, messieurs, mais ne restez pas dans le passage, vous voyez bien que vous gênez! (A Globul qui, attifé comme il l'est, n'est absolument pas reconnaissable) Qui m'a foutu des asticots pareils? Vous avez décidé de pas parler ou quoi? Tenez, c'est des sous que vous voulez? Je me sens en forme ce matin... Ils disent rien, bon... C'est pas vous qui criiez tout à l'heure, et maintenant vous dites rien? Pourquoi vous dites rien? Bon sang, tiens... je vais faire un tour en attendant l'ouverture du bistrot... Je parie que vous aussi vous attendez l'ouverture, non? Va savoir! Et le tonneau? Il est bien là, à sa place... Vous allez pas tarder à vous remplir... C'est la meilleure, ça! Je croyais avoir tout vu dans ma vie, mais là... ça dépasse l'entendement des honnêtes gens! Un type qui est habillé en tonneau, je croyais qu'on ne voyait ça que dans les histoires inventées! Mais enfin... c'est l'époque des modes qui changent plus vite que l'organisation des mouches! Tenez, vous pouvez me garder ma place dans la file d'attente, s'il vous plaît? Je vais juste voir si j'ai du courrier chez moi et je reviens... J'attends un paquet de livraison... C'est un cadeau que je veux faire et je ne voudrais pas que ça arrive quand je ne suis pas là! Je suis donc quelqu'un de très occupé! Vous répondez pas?

GLOBUL. - Mouais... mouais... pas problème!

ELYETTE qui est aussi dans la file d'attente devant le bistrot. - Allez-y, allez-y... moi, je vous la garde votre place!

GUSTAVE. - C'est pas croyable d'être obligé de se faire aider par des gentilles filles alors que c'est nous qui devrions les protéger! Bon, j'y vas!

Et le tonneau, il en profite pas pour se frotter, qu'il est dans une file, hein?

GLOBUL à Elyette. - Hé bè! c'est le moulin à parole, le gus! C'est vous qui lui gardez la place, alors?

ELYETTE. - Bien sûr!

GLOBUL. - Vous le connaissez, le zigomard?

ELYETTE. - Non... pas spécialement, mais c'est depuis les événements... Si on s'entraide pas... à se garder les places, un jour c'est l'un, un jour c'est l'autre ! On est une communauté...

GLOBUL. - Tu parles ! Avec le joli minois que vous avez, à mon avis, au lieu de garder les places des autres... Enfin, moi, si j'étais vous... foi de tonneau! Je serais capable de prendre en main d'une manière générale les choses du monde... Quel âge vous avez?

ELYETTE. - Dix-sept ans!

GLOBUL. - Dix-sept ans! Putain, dix-sept ans! Putain, mais dix-sept ans... et vous avez la chance de rencontrer un type comme moi ! Bon sang, mais moi, si, à dix-sept ans, j'avais rencontré un type de mon âge de maintenant, avec toute sa science et qu'il décide de m'expliquer le monde, mais, putain... à dix-sept ans, le temps que j'aurais gagné! Vous en avez de la veine!

ELYETTE. - Et pas besoin de me serrer comme ça! Vous croyez quoi? Que je vais sortir avec un type déguisé en tonneau? Vous m'avez pas bien regardée!

NORDINN. - L'habit ne fait pas le moine!

GLOBUL. - Mais bien sûr! bien sûr! je suis pas moine... Alors, tu vois comment elle est ? Elle se fie à la première impression... Elle se dit: «Un type habillé en tonneau, c'est forcément un raté merdeux!» Elle ne sait pas, elle est jeune, elle a dix-sept ans...

NORDINN. - Mais c'est sûr, c'est sûr, moi je sais qu'à dix-sept ans, je vous aurais vu attifer ainsi, jamais j'aurais pu savoir pourquoi vous étiez dans cet état!

GLOBUL. - Mais c'est ça! C'est ça! Les gens vous jugent sur la mine!

NORDINN. - Pourtant, des représentants, il y en a de toutes sortes!

GLOBUL. - Eh! oui... c'est parce qu'elle n'a pas assez vu de représentants... Il faut lui expliquer, elle ne doit même pas savoir ce que c'est le rôle de représentant! Qu'est-ce qu'il fait le représentant?

NORDINN. - Il représente!

GLOBUL. - Voilà, c'est ça, il représente! Et donc... il est le...? Le quoi?

NORDINN. - Le quoi, quoi?

GLOBUL. - Eh bien, le représentant, il représente! Et il représente quoi?

NORDINN. - Je sais pas, moi!

GLOBUL. - Le produit, il représente le produit!

NORDINN. - Oui bien sûr... mais dites, c'est pas à moi qu'il faut expliquer, c'est à elle...

GLOBUL. - Je sais, je sais... mais disons que vous êtes mon compère, dans l'explication... Puisque je lui explique... Vous êtes mon baron quoi!

NORDINN. - Eh! puis, bon... d'accord j'ai compris!

GLOBUL. - Donc le produit, c'est quoi? Pour un poeub...!!! Puisqu'on attend devant un poeub, là on fait la queue... Et vous croyez qu'il va y avoir des représentants de quoi? Devant un poeub... de tapettes à souris? Quoique, bon ça arrive qu'il y ait des souris dans les estaminets de ce genre! Donc c'est un mauvais exemple, les tapettes à souris... Non, non... vous croyez, je sais pas moi... Il me faut un exemple! Allez le baron! Donnez-moi un exemple de ce qu'il ne peut pas y avoir dans un établissement de ce genre, là!

NORDINN. - Hou la la! c'est pas simple! Vous allez où? Là!

GLOBUL. - Je raisonne, je raisonne, pour lui expliquer, à la petite!

NORDINN. - Oui, eh bien elle m'a l'air pas mal médusée... la fillette!

GLOBUL. - Je cherche un exemple de quelque chose qui ne pourrait pas être! C'est le comble de la difficulté!

NORDINN. - Moi je veux bien faire le baron dans cette histoire, mais à mon avis, pour vous lever une jeunette, c'est pas plutôt la bonne direction, là, dans ce que vous cherchez!

GLOBUL. - Vous n'y comprenez rien... C'est la philosophie! C'est la recherche des questions qui n'existent pas! Elle ouvre des grands yeux, parce que dans l'étonnement, il y a tonneau!

NORDINN. - Ça serait peut-être le contraire que ce serais moi qui serais pas étonné ! Tenez, avancez... Ça ouvre... C'est pas trop tôt... De la philosophie de gare au lever du jour, y a rien qui donne plus soif!

 

Plus tard, alors que le bar est enfin ouvert

Dans le Poeub, Elyette et Globul sont assis côte à côte à une table

 

ELYETTE. - Qu'est-ce que vous prenez?

GLOBUL. - Un demi!

ELYETTE à Charlie Chann qui est habillé en serveur. - Tenez, servez-nous deux demis! Que ça fait une heure qu'on attend dehors. Vous avez quoi ce matin? Vous avez le réveil qui est dégonflé?

GLOBUL. - Deux demis, ça fait un! Comme les doigts de la main! Vous faites quoi, après?

ELYETTE. - Après? Après? je vais travailler, vous croyez quoi?

GLOBUL. - Non, mais une fois que vous aurez fini votre travail! C'est quoi votre travail, d'ailleurs? Tiens, je vous ai même pas demandé ce que c'était comme travail, non, attendez, laissez-moi deviner... La couture! vous êtes pas dans la couture?

ELYETTE. - Alors pas du tout! Merci!

GLOBUL voulant payer les consommations à Charlie Chann qui apporte les demis. - Laissez, laissez, c'est moi qui régale!

ELYETTE. - Dites, vous croyez quoi, non? Je vous en prie! Bon, si vous voulez, puisque vous insistez, je suis pas dans la couture... Ah! oui, c'est à cause des petites piqûres sur les doigts de la main gauche... Vous faites de la psychologie de bistrot! Allez, bonne journée... je vous remettrai ça quand je vous rencontrerai, la prochaine fois! Je suis pas dans la couture! Remarquez que j'aurais bien aimé! Vous me lâchez la main s'il vous plaît, qu'il faut que j'y aille!

GLOBUL à Elyette qui sort. - A ce soir, peut-être, enfant!

CHARLIE CHANN. - Ça fait quarante cinq francs...

GLOBUL. - Vous avez qu'à le mettre sur mon ardoise!

CHARLIE CHANN le reconnaissant enfin. - Pas possible! La Globule... dans cet attirail, mais qu'est-ce que vous foutez dans cet état? C'est l'autre qui va en faire une sacrée tronche! Oh! la la... la Globule, c'est la Globule !!! Dites, c'est vous qui faisiez le ratifia devant la porte, cette nuit? Bon sang...! jamais vu un type dans un pareil état!

GLOBUL. - Et c'est rien de le dire! Va prévenir que les changements sont arrivés! Et cours-y vite...

C'est pas la couture, c'est quoi? Qui fait les picotements? Infirmière... peut-être qu'elle nettoie quelque chose! C'est ça! Elle doit nettoyer quelque chose, quelque chose qui aurait des petits picots, et en les frottant, elle se ferait des traces sur les doigts de la main... et en déduction, elle serait nettoyeuse... On ne sait!

 

.../...

© Serge Valletti

 

Cette pièce a été lue pour la première fois en public lors de la Mousson d'été le 28 Août 1997.

 

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