Une bande
de «laissés-pour-compte», emmenés
par Barbara, étudiante en sociologie qui fait un
mémoire sur les malheureux, prend en otage Manuel, le
médecin humanitaire, et occupent le Musée de
l'Homme où ils se barricadent.
Pendant la
nuit
YAGUEL. - Qu'est-ce
qui vous arrive encore?
MANUEL. - Je vous
jure, Yaguel, ça va mal tourner. C'est une histoire
qui prend un chemin qui ne me plaît pas!
YAGUEL. - On peut plus
reculer!
MANUEL. - Je vous ai
soignée. Et c'est comme ça que vous me
remerciez.
YAGUEL. - Mais c'est
pas après vous qu'on en a! Vous comprenez pas que si
on ne fait rien, on va tout simplement crever et de toute
façon, crever pour crever, autant faire une action
d'éclat avant! Je veux dire trouver en nous la force
de nous sortir en nous élevant même au prix
d'une chute mortelle!
MANUEL. - C'est
Barbara qui vous a monté la tête!
YAGUEL. - Elle a de
l'instruction, moi c'est ce qui m'a toujours manqué!
Je savais même pas qu'il y avait des endroits comme
ici. C'est tellement fou que jamais j'aurais pu imaginer
qu'un endroit comme celui-là puisse exister, alors
c'est vrai que quand tu es dehors dans la rue, la nuit, et
que tu vois les gens dans leur maison, avec les rideaux aux
fenêtres, les gens qui passent devant la
lumière et qui rient, des fois on entend rire! Bon,
d'accord, nous on est dehors, mais on peut accepter
d'être dehors si c'est pour que des gens soient
dedans. On a simplement l'impression d'être en trop.
Mais pour des choses, pour des choses, des morceaux de
tissus en lin, des squelettes, même des squelettes
Manuel! Ils mettent les squelettes au chaud, à l'abri
du vent, mais pourquoi Manuel, pourquoi?
MANUEL. - Mais c'est
pour qu'on puisse justement apprendre, pour l'instruction,
pour savoir ce qu'est le monde!
YAGUEL. - Bien
sûr, mais il suffit tout de même de sortir dans
la rue pour le voir le monde, la nuit, et même le
jour, les enfants qui mendient, qui dorment dans des
cartons, avec la morve qui coule! Tu as même pas
besoin de payer ton billet d'entrée pour le
voir!
MANUEL. - Et tu veux
pas quand même qu'on les mette dans le musée,
les gosses?
YAGUEL. - Et pourquoi
pas! Tu as peur que ça fasse moins de recette? C'est
pas sûr, même ça, c'est pas sûr! A
mon avis, c'est même peut-être le contraire...
Le monde est apparemment si bizarre! En plus comme
ça, eh bien en même temps, ils apprendraient,
les enfants!
MANUEL. - N'importe
quoi!
YAGUEL. - Mais si,
mais si, ils feraient des progrès en tout! Mais bien
sûr! C'est pas bête! Et puis ils seraient au
chaud, ça surtout c'est quand même
primordial!
MANUEL. - Y a quand
même des hôpitaux où on fait des
efforts!
YAGUEL. - Mais pas
assez, pas assez! Il faut un plan d'urgence à
l'échelle nationale! On ne doit plus supporter une
injustice de cette trempe! Cela dit, bien sûr, je
prêche pour ma paroisse! Mais enfin il suffit de
partager! Je suis pas contre les squelettes en particulier,
parce que même moi, en fouillant un peu je me
trouverais bien un petit squelette dans le ventre, en
cherchant bien, mais c'est pas une raison!
MANUEL. - Vous me
faites douter, hein! Y a des fois où vous me faites
douter quand même!
YAGUEL. - Voyez,
voyez! Y en là-dedans!
MANUEL. -
N'empêche que c'est peut-être pas la bonne
méthode d'agir par la force!
YAGUEL. -Mais
discuter, là vous êtes forts! Qu'est-ce qu'ils
vont faire si on emploie pas la force? Eh bien comme
d'habitude, comme à l'Usine des Vinaigriers quand on
a fait l'arrêt de travail pour la discussion, ils
t'ont pris les meneurs et ils les ont mis à la
maintenance et puis après les autres ils ont
continué comme avant aux Vinaigriers! Je le sais! Ils
savent y faire va!
MANUEL. - C'est de
l'utopique simple et direct!
YAGUEL. - Y a pas
d'autre solution! Je le sais, après ils se
réunissent, ils disent: «Oui, écoutez, il
faudrait que vous attendiez le mois prochain!» Ils
attendent dedans et nous on attend dehors, la seule
différence et puis après: «Ah! il faut
attendre encore deux mois...!» Et puis c'est
l'été et on pense à la coupe du monde
de tango artistique! Y a plus personne!
MANUEL. - Mais quand
même le temps construit quelque chose
aussi!
YAGUEL. - Le temps, le
temps, mais bien sûr! Le premier avec qui tu as
discuté, tu le retrouves dans son bureau le
lendemain, il te raconte qu'on vient de le muter à
s'occuper des murs mitoyens et il te dit qu'il faut que tu
t'adresses à présent à un autre qui l'a
remplacé et ils te font marner des heures, je le
sais, je le sais! Ça je le sais bien!
MANUEL. - De toute
façon ils vont faire un assaut circonstancié
et tout ce que vous avez pensé va s'envoler en
fumée, ma pauvre! Tiens y a de fois où vous me
faites de la peine! Tous!
YAGUEL. - Je sais, je
sais! La peine je la connais, on en fait, on est dedans!
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Regardez ce
moment, on est un homme et une femme à
côté! On pense tous les deux la même
chose et pourtant c'est comme s'il y avait un mur là
entre nous! Alors ce moment, eh bien on le transforme en
horreur au lieu d'avec un peu, juste quelque chose, un bras,
une main... Je sais pas moi!
MANUEL. - Il faut pas
pleurer! Donnez-moi la sagaie!
YAGUEL. - Non, non, je
sais, je les connais les hommes va, après vous
allez... Je sais bien,va!
MANUEL. - C'est pas
pour ça que je le disais... Mais vous allez finir par
vous couper. Et puis ça s'apprend le maniement des
armes! Comme vous y allez! On dirait Don Quichotte
là, avec les moulins à vent!
YAGUEL. - Je m'en fous
que vous vous moquiez de moi! Je fais ce que je
peux!
MANUEL. - Allez un
petit sourire!
YAGUEL. - On va jamais
s'en sortir, ils vont nous couper en rondelles.
MANUEL. - Mais non!
mais non! il suffit d'être raisonnable!
YAGUEL. - Ça
fait du bien de se sentir dans les bras d'un homme avec qui
on est pas d'accord!
MANUEL. - Yaguel, ma
petite!
YAGUEL. - Je veux bien
que vous m'embrassiez, mais je lâche pas la sagaie. Je
préviens!
Ils
s'embrassent.
NOIR
Un peu plus tard,
dans un coin d'une salle contiguë.
BARBARA. - Qu'est-ce
qu'il y a Roland?
ROLAND arrivant. - Y a... y a que Yaya... Ya...
ya... que!
BARBARA. - Que
quoi?
ROLAND. -
Yaya!
BARBARA. -
Symptôme du cerveau qui se liquéfie!
ROLAND. - Yaguel,
elle... y a...
BARBARA. - Qu'est-ce
qu'elle a Yaguel?
ROLAND. - Avec
Manuel... Ils se... l'un et l'autre! La gamelle! Ils
se...
BARBARA. - Comment
ça?
ROLAND. - Je l'ai
vu... avec les yeux... Je rentre dans la salle et ils
se gamellent! Ils se gamellent Barbara!
BARBARA. - Pas
possible! Ils s'embrassent!
ROLAND. - Oui,
gamelle, gamelle! palot! palot!
Il
sort.
BARBARA. - Mais
où ça?
EMILE entrant par un autre
côté. - Barbara! Vous savez pas ce que je viens
de voir?
BARBARA. - Oui, ils
s'embrassent!
EMILE. - Mais non,
mais non! Je vous jure y en a un qui a le coeur qui respire
et qui s'allume et qui fait bzuinng bzuing!
BARBARA. - Non, mais
laissez-moi passer!
EMILE. - N'allez pas
par là, c'est la nuit qui tombe! En plus ils vont se
réveiller! J'ai sonné de la trompe, ça
fait une heure et personne est venu!
Il sort d'un autre
côté.
BARBARA
allant pour sortir
et tombant nez à nez avec Manuel qui
arrive. - Ah! ben
qu'est-ce qu'on me dit que j'apprends! Bravo! Vous vous
croyez où? A la Sorbonne!
MANUEL. -
Quoi?
BARBARA. - Vous croyez
que je le vois pas votre manège depuis tout à
l'heure! Et Yaguel par ici, et pourquoi? Mais bien
sûr, ah bon? Vous croyez! Et en plus vous en profitez
pour abuser cette petite?
MANUEL. - Mais oh!
quoi? je fais un peu ce que je veux! Je suis otage, je suis
pas moine!
BARBARA. - Vous vous
embrassiez?
MANUEL. - Et alors? Je
vous signale quand même qu'elle est armée.
C'est elle qui m'a forcé...
BARBARA. - Bien
sûr, à qui vous voulez le faire croire? C'est
insensé! Ah! bravo! bravo! Le Docteur abuse de ses
patientes. Je vous dis pas l'effet que ça peut faire
dans les journaux! Vous voudriez disqualifier notre
mouvement, vous ne vous y prendriez pas
autrement!
MANUEL. - Mais dites,
je m'en bats la rondelle de votre mouvement! C'est vos
oignons! Elle me menaçait avec sa lance! Je vais pas
reculer devant!
BARBARA. - C'est des
choses qui ne se font pas! Même à l'article de
la mort!
MANUEL. - Vous seriez
pas dans le genre un peu jalouse?
BARBARA. - Pas du
tout! pas du tout! qu'est-ce qu'il croit?
MANUEL. - Ouais!
ouais!
BARBARA. - Alors le
moins du monde!
MANUEL. - Ça
sent l'esprit du coucou dans le genre!
BARBARA. - Je vois pas
du tout ce que vous voulez dire, parce que vraiment s'il y a
un genre de mâle que je ne supporte pas c'est votre
style, là, avec l'air de m'as-tu-vu! Saint Nitouche!
L'esprit du coucou? N'importe quoi! Y a pas plus
indifférente que moi à ces manières que
vous avez de toujours réfléchir, bien
posé avant de parler, là en se dandinant,
à jamais savoir ce qu'il veut et en plus à
sauter sur la première venue. Je connais ces
manières!
MANUEL. - Une
première venue armée jusqu'aux dents, c'est
sûr que je plonge direct!
BARBARA. - Casanova
d'opérette!
MANUEL. - C'est pas un
baiser de toute façon!
BARBARA. - Don Juan de
pacotille!
MANUEL. - Dites, c'est
pas un mémoire que vous deviez faire? Au
départ, c'est bien un mémoire, non? Vous
êtes venue et soi-disant vous m'avez demandé de
faire un mémoire, eh bien je vous signale que votre
mémoire il va être refusé! Parce que
quand on vous demande de faire un rapport sur un état
de chose, la première des procédures c'est de
ne pas influer sur le cours de ce que vous étudiez!
Et là de quoi je me mêle? Non mais de quoi je
me mêle!?
BARBARA. - Je supporte
pas l'injustice!
MANUEL. -Vous vous
rendez compte de votre état ma pauvre
fille?
BARBARA. - Aussi c'est
vous qui vous comportez mal!
MANUEL. - Ah! mais
vraiment vous vous y prenez mal en tout alors? Vous avez
qu'à me dire que vous êtes jalouse et puis moi
je réfléchi et puis bon, on voit ce qu'on peut
faire et puis on arrange les choses, on raconte notre
histoire, on en fait un livre et puis on le vend et on
partage les bénéfices et puis on les donne aux
malheureux et puis ça fait une histoire un peu qui a
un semblant de cohérence. Ou un film! on fait un
film, vous voulez pas? Allez on range tout! On nettoie, on
dit qu'on s'est trompé et puis finalement il n'y a
pas mort d'homme! Qu'est-ce qu'on risque? Effraction, c'est
pas grand chose! Menace avec arme de dix-huitième
catégorie, ça va pas chercher loin!
BARBARA. - Mais je
peux pas vous dire que je suis jalouse puisque je vous
aime!
MANUEL. - Je suis
plus, là je suis plus!
BARBARA. - Vous le
voyez pas non, que je vous aime, Manuel?
MANUEL. - Eh bien!
c'est ce que je disais, vous êtes jalouse,
donc...!
BARBARA. - Mais non,
puisque si je vous aime, c'est que je supporte tout de vous,
donc même que vous alliez voir ailleurs puisque votre
bonheur est plus important pour moi que le mien, parce que
je vous aime vraiment!
MANUEL. - Oh! la la...
mais vous faites un tour de trop dans le raisonnement! Ce
que vous êtes compliquée!
BARBARA. - C'est
pourtant simple puisque je ne supporte pas de vous voir
malheureux et que je voudrais vous embrasser du bonheur de
vous voir, même si vous n'êtes pas là, et
que donc bien sûr, vous prenez ça comme une
sorte de jalousie mais c'est simplement qu'à
l'intérieur de moi je suis furieuse, oui bien
sûr, furieuse de ne pas pouvoir vous aimer comme vous
le méritez! Alors je suis en colère et
ça devient pour vous, à vos yeux de la
jalousie mais c'est simplement peut-être le besoin de
supporter la présence de votre absence.
MANUEL. - Un tour de
trop! Là c'est typique du tour de trop dans la marche
du raisonnement!
BARBARA. - Vous ne
comprenez rien aux femmes, Manuel! Ça m'étonne
pas que vous ayez tant de succès auprès
d'elles!
MANUEL. -
Pourquoi?
BARBARA. - Les femmes
adorent être incomprises...
MANUEL. - Putain! il
faut vous suivre dans vos méandres à
vous!
BARBARA. - Mais bien
sûr, bien sûr!
MANUEL. -
N'empêche qu'on est en train de parler tous les deux
et que vous me faites une scène comme jamais alors
que notre situation n'est quand même pas des plus
simples! La nuit commence à arriver, on est
coincé dans cet endroit, on ferait peut-être
mieux de trouver une solution collective au lieu de se
regarder le nombril des sentiments personnels...
BARBARA. - Mais c'est
vous qui au lieu de marcher droit, profitez de ces moments
pour satisfaire vos besoins bestiaux!
MANUEL. - Elle me
menaçait, je vous dis!
BARBARA. - Pauvre
petite nature!
MANUEL. - Et ça
recommence!
Il
sort.
EMILE entrant. - Alors là je vous jure, ils
bougent! Oh! mais venez voir! Il y en a un, il est dans un
bocal avec l'air sournois, tout replié! J'ai
l'impression qu'il est en train de réfléchir
à comment il peut me sauter dessus.
BARBARA. - Un peu de
tenue Emile, c'est pas de l'intérieur qu'il faut
avoir peur! C'est de l'extérieur qu'il faut
s'attendre à un assaut!
EMILE. - Eh ben ma
foi! C'est pas demain que je recommence à essayer de
changer le monde! C'est moi qui vous le dis!
©
Serge Valletti
Date
de création et distribution de cette
pièce