Saint Elvis

Un jeune homme qui vit seul avec sa maman et un voisin qu'il appelle l'Adjudant se prend pour Elvis Presley. L'ennui c'est que c'est vraiment Elvis Presley!

 

ELVIS. - Non parce que la vérité il faudrait peut-être un peu la rectifier.

L'autre jour, non parce qu'il faut parler un peu de la réalité, c'est bien beau, le mythe, quand on a dit le mythe on a tout dit, moi, je veux bien, mais il y a des limites aux mythes, c'est ce que je pense, parce qu'on ne peut pas laisser dire des inconvenances sans se demander un peu d'une part, qui les dit, et puis d'autre part, pourquoi les gens colportent certaines choses, quels intérêts ils ont... etc., et j'en passe, c'est bien la preuve, non? Donc, l'autre jour, parce qu'il ne faut pas croire que le passé est une chose qu'on pourrait dire morte, si on comprend ce que je veux dire; donc l'autre jour, je ne vais pas commencer à parler du temps, il faisait beau, moyen, bon, quoi, un temps attendu, par cette saison : récolte des chèvrefeuilles, si vous voyez ce que je veux dire, donc l'autre jour, parce que j'ai aussi des moments où je m'admets en tant que tel et où j'arrive à insuffler à mon présent un semblant de réalité si on me suit, donc l'autre jour, je descendais de chez moi, une petite baraque, une bicoque que j'avais louée aux alentours de Tucumcari, un rien, une misère, un petit truc sans intérêt , quatre cents hectares, et c'est la vie, je descends donc l'escalier, et qu'est-ce que je vois en bas de l'escalier que je venais de descendre, parce que je suis le genre à descendre des escaliers sans savoir ce qui m'attend en bas, on dit que j'ai la tête en l'air, c'est pas la tête des fois c'est autre chose, mais passons, il faut passer si on ne veut pas passer, donc c'est la vie. En bas, un type, mais, mon portrait, il me ressemblait comme un edelweiss ressemble à un autre edelweiss, et si je dis edelweiss c'est parce que comme fleur difficile à copier, il faut pas croire, y a pas mieux, d'abord faut aller les chercher là-haut qu'il faut se lever le cul tôt, parce que là-haut faut y aller, et comme là-haut comme je dis il n'y a que des edelweiss et des mouflons, il ferait beau voir qu'il y ait un edelweisss qui ressemble à un mouflon, faut pas exagérer! Donc au bas de la dernière marche, un type qui me regardait j'en croyais pas mes yeux, tu te rends compte, tu te lèves le matin, même pas le temps de te brosser le Saint-Symphorien et bing, tu vas juste t'enfiler ta douzaine d'entrecôtes, normal, sans faire d'histoire et tu te retrouves en face d'un type qui te ressemble comme les yeux au milieu de la figure. Je fais ni une ni deux, je lui dis qu'est-ce que vous foutez-là? Il me regarde avec ses yeux incroyables de beauté que j'en ai eu le souffle coupé en tranches de mortadelle, il me regarde et il me dit, l'autre jour, y a pas deux semaines : «C'est parce que je vous admire!» Un fan, dis-donc, un fan, qui me regardait. Mais comme deux gouttes de vodka tchécoslovaque. Avec une guitare. Il devait avoir dans les cinquante-quatre ans. Avec sa coupe mords-la-moi, que même les Indiens Youpi, ils ont jamais vu ça. Qu'est-ce que vous foutez là? J'en étais à deux doigts de lui foutre mon poing sur le ventre. Me frappez pas, je suis un de vos fans. Un de mes fans! Non mais alors là. Tu le crois si tu veux, il y a des fois où le mythe atteint le mythe comme je dis, parce que quand tu te réveilles et que tu vois ça. Un type de cent cinquante kilos avec une guitare à la main qu'on dirait qu'il tient une raquette de ping-pong, tellement il est énorme, tiens on dirait une vache, non mais sans blague, j'en ai vu des couillonnades, mais là qu'est-ce que tu fais? Comme je venais de me réveiller, j'en ai pas eu pour cinq minutes, tu vois pas qu'il voulait prendre un déjeuner avec moi. Comment vous vous appelez? Comme vous, il me dit. Il me tendait un machin que soi-disant ça devait être un carnet avec la photo de Marilyn Monroe, j'aurais préféré une fan de Jayne Mansfield je lui lance avec un regard que s'il se dit que je suis fou c'est qu'il l'est aussi, mais c'est la vie. Il continuait à me regarder, avec sa raquette de badminton. Allez tu veux pas bouffer trois tranches de cervelas, avec moi? Mais c'est ça, il faut aussi peut-être un peu se mettre à la place des gens. Le type, qui était fan, il venait de passer quinze jours à essayer de rentrer dans ma bicoque que je venais d'acheter, l'avait été obligé de parcourir dix-huit kilomètres en passant sous les fils de fer barbelés, qu'il y en a qui ont été décorés pour moins que ça. Je pouvais pas agir autrement. C'est la moindre des choses. Il m'a bouffé toute ma part de dessert que Gladys avait mis trois jours à confectionner, en trois minutes quinze. Pousse-toi de là que je m'y mette, c'était le genre! Et voulez pas quoi encore? Que je me couche par terre pendant que vous baisez ma gonzesse il est fou lui! Merde, j'ai jamais vu ça. On sympathise, parce qu'il avait un sacré coup de coude en travers du gosier, même mon père en croyait pas ses oreilles, mais le type vraiment sympa, tout déchiqueté, on s'attache à ces bêtes. Le fan quoi! Mon portrait. Avec quatre ou cinq cirrhoses de plus, il arrivait du fin «front» du Nebraska, je sais pas moi, je suis pas allé lui demander s'il élevait pas les chèvres! Tellement j'étais étonné, mais le type vraiment fan! Presqu'il connaissait mieux les paroles des chansons que moi. Et tu vois pas qu'il prenne ma place. Bon, on a rigolé, sympathique, sympathique, avec une descente que les Rapides de l'East River, c'est de la rigolade, y a pas pire. Vidé tout le Frigidaire! Encombrant aussi, mais bon, putain, y avait pas quatre minutes qu'il était là, commençait à réparer le réfrigérateur pour râler après les vaches, parce que j'avais acheté quatre vaches qui se couraient après. Encombrant, sympathique, un peu con , mais fan! Il avait cinquante-quatre ans, soi-disant qu'il me ressemblait. Eh! on vous a opéré de quoi , vous? Putain j'en croyais mon oeil. Et puis un regard, à vous couper le train arrière. Moi je signe rien, y a pas mieux. Et toujours il fallait que je signe, et mon nom, et celui de ma famille, putain, mais cinq minutes, cinq minutes. Faut pas rêver.

Et si on allait chez moi? Comment vous vous appelez? Cinquante-quatre ans, il connait même pas mon nom, c'est à se taper la tête contre la véranda. Il me ressemblait et presque on aurait dit moi. Je vais chez lui. Il avait tous mes disques, presqu'il en avait que moi j'avais pas. A ce point c'est plus de la fan-mania, c'est la CIA ! Et vous voulez pas aussi que je regarde si mes slips ont pas de le graisse d'oie sur l'arrière? On croit rêver ! Il en avait, trois, des slips à moi que j'avais perdus, je croyais tu parles, il me les avait fauchés, Mais vraiment le fan quoi! Incroyable. Cinquante-quatre ans!

Et même que quand vous serez mort ce sera pareil! il me dit. On était en train de siroter une espèce de truc à la menthe, qui se présente un peu comme un demi pression mais au lieu d'être de la mousse c'est de la strychnine, enfin presque! Il me regardait embourbé dans son fauteuil, que j'avais eu le même une fois dans un des ranchs et il avait dû le voir à la télé, il avait dû acheter le même, c'est ça les fans! Si quelqu'un nous avait vus, il n'en aurait pas cru ses mirettes. Il a mis un disque sur son électrophone que j'avais le même aussi, on l'avait vu dans Chart cinquante-cinq-fifty-five, la liste des meilleures ventes de disques de Caroline du Sud, une belle salope celle-là entre parenthèses, putain il me met un disque, jamais j'avais entendu ça, de ma vie, ou bien il était fou, ou c'est moi qui était déphasé, on le serait à moins quand on vient de se réveiller, parce que c'est-ce que je venais de faire, si il y en a deux qui suivent, si c'est possible, ça n'arrive qu'à moi! Merde! un disque formidable, avec sa photo dessus. Alors là, je savais plus, si lui n'était pas moi, et si moi, dans un certain sens j'en étais pas arrivé à me prendre pour lui. C'est ce qui arrive parfois, quand on n'est pas sûr de ce qu'on est en train de vivre ce qui était mon cas. Il s'avance vers moi, et il voulait quelque chose que mon cerveau n'arrivait pas à admettre dans cette chambre qui ressemblait à la mienne, qu'on aurait dit que c'était elle, il s'approchait de plus en plus de moi, comme ça, jusqu'à ce que ses lèvres soient à deux doigts de toucher les miennes, et ça continuait, blaf, c'est blaf, contre le miroir, lui c'était moi, à cinquante-quatre ans, le fan, vous savez, c'était moi, incroyable, mais sympathique. Voilà pourquoi il avait des disques que je n'avais pas, puisque le miroir me renvoyait la beauté de mes yeux, qui me subjuguaient puisqu'ils étaient à moi, sur ces entrefaites, après avoir mis le disque, il l'enlève et en met un autre, c'était le genre qui ne savait pas ce qu'il voulait dans la vie, comme moi, et vous voulez pas encore me signer, eh! merde, et puis quoi encore? Donc sur ces entrefaites il s'allonge sur le divan, allume la télé et il y avait un documentaire sur les singes, c'est-à-dire qu'on explique, enfin quoi le type qui a passé sept ans de sa vie à suivre les singes, il vous explique comment sont les singes, presque le type il ressemble à un singe lui aussi, à la fin, se fait pas chier à payer les salaires des acteurs celui-là, pas con, fan de singe, comme moi quand j'étais jeune. Mon fan me prend par l'épaule et me dit : «Tu devrais faire ton come-back.» Je le regarde de travers. Et comment? Il me sourit, sympathique toujours et commence à se mettre à danser devant les singes de la télé, ma parole, tu vois pas que les singes ils se mettent aussi à danser en long et en travers dans la chambrée, là je me suis douté qu'il y avait quelque chose qui clochait dans la limite parce que, que les singes passent à la télé je ne vois pas pourquoi je serais contre, mais qu'ils commencent à entrer dans ma chambre qui n'était pas la mienne puisque c'était celle d'un type qui me ressemblait sous prétexte que j'étais célèbre, en fait je le croyais mais à l'époque je ne le savais pas encore puisque c'était un souvenir de jeunesse, cette rencontre, enfin quoi les singes! y en avait partout, ils ont commencé eux aussi à vider le Frigidaire, à s'envoyer des canettes de bière derrière la glotte, parce qu'un gorille normalement constitué, bien sûr, ça peut te descendre une caisse de Johnny Walker si ça veut. On commençait à vraiment se marrer tous les douze et sur ces entrefaites les vaches qui normalement étaient dans l'étable, ce qui est la moindre des choses comme elles entendaient du bruit, pas connes, elles se sont mises aussi à danser la java, qu'on aurait dit un Van Gogh à jeun, pas beau à voir. De quoi se marrer y avait! Et sur ces entrefaites les gonzesses des singes sont arrivées, le fan il s'en est payé deux ou trois, ça c'est la vérité, sous prétexte qu'il me ressemblait, tu parles, les singes y avait que la bière qui les intéressait, comme toujours, c'est pour ça que quand on est arrivés en retard à la soirée de gala parce que soi disant je devais encore chanter pour une soirée de soutien, je sais moi! aux parents des singes, eh! bien je n'avais pratiquement plus de voix, parce que l'autre, la grosse andouille aux beaux yeux il m'avait chargé de ravitailler le Frigidaire pendant qu'eux, c'est-à-dire lui, avec les singes ils se tringlaient leurs copines en veux-tu en voilà! J'avais bien pensé à éteindre la télé mais tu vois chaque fois que j'essayais y avait une guenon qui me prenait par la jambe et me tirait pour que j'aille lui chercher une gourmette soi-disant qu'elle avait fait tomber dans la piscine qui était au premier étage, soi-disant, et d'une y avait pas de piscine au premier étage et de deux, elle avait jamais eu de gourmette. C'était pour dire que ça devait être un prétexte pour que je lui fasse miroiter les avantages d'un type qui me ressemblait et qu'elle croyait être moi, dans la chambre du gros au premier, et ça durait après toute la nuit, je le savais parce qu'un type qui avait bien connu Errol Flynn, il m'avait dit que pour lui c'était la même chose, c'est-à-dire que quand il voyait une goélette qui avait le vent arrière, eh! bien il te lui sortait le spinnaker et il arrivait premier mais en marche arrière alors que les autres ils avaient juste le temps de se demander si le coup de départ avait été donné, tu vois le travail? Et sur ces entrefaites, mon sosie, parce que c'était carrément mon sosie, on peut le dire, il s'est mis à ramper vers moi, il a envoyé une baffe à un petit ouistiti qui n'avait rien dit, et il s'est mis en tête que je devais l'accompagner là où on allait chanter le soir même c'est-à-dire de l'autre côté, presque, du continent.

«-Mais je vois pas pourquoi je devrais vous accompagner là où je dois aller chanter puisque j'y vais de toute façon?» je lui ai dit. Ça lui a coupé le sifflet, il s'est mis à pleurer et m'a dit : C'est la première fois qu'on me fait ça! Quoi? Qu'on me coupe le sifflet de cette manière, même Clark Gable qui était connu pour son remue-ménage intérieur, eh bien il n'avait pas osé me faire ça. C'était quand j'étais jeune, je lui dis. Il me regardait, je sentais bien qu'il ne comprenait pas ce que je disais. Les singes avaient tous disparu parce que l'un d'entre eux s'était mis à éteindre la télé à coups de canettes et ça ne leur avait pas plu. Il ne restait plus que moi, ce que je croyais être un miroir n'était qu'une photo que j'avais à la main. Et sur ces entrefaites l'adjudant est entré et m'a dit que pour une raison inconnue le spectacle de ce soir n'aurait pas lieu, parce que soi-disant je n'étais pas en état de me voir dans une glace et que donc mon reflet, qui était exactement le même que celui que j'avais vu dans une casserole de la quincaillerie Jasper trente-trois ans avant, n'avait pu prendre le car de ramassage en raison de l'arrêt d'une certaine catégorie de singes, ceux qui ont des roulettes. Un peu embrouillé, mais efficace. On a dû supposer que j'avais encore tort simplement parce que j'étais du genre à me fréquenter. Et qui voulez-vous que je fréquente?

Le lendemain dans les journaux, il y avait la photo de mon sosie en première page, je suis allé porté plainte, parce qu'on n'a pas le droit de m'utiliser sans que je sois au courant et c'est pas plus compliqué.

 

©Christian Bourgois Editeur, 1990

ISBN 2-267-00890-4

Date de création et distribution de cette pièce

 

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